À Brisbane, une goutte de goudron tombe depuis près d’un siècle et continue de défier notre intuition. Vu de près, on pourrait croire à une vieille expérience oubliée dans un laboratoire : un entonnoir en verre, une masse noire épaisse, un récipient en dessous et une patience presque inhumaine. Pourtant, cette étrange installation est l’une des expériences les plus célèbres de la physique moderne : l’expérience de la goutte de poix, menée depuis 1927 à l’University of Queensland, en Australie.

Depuis 1930, année où l’on a ouvert l’entonnoir, seulement neuf gouttes sont tombées. La dixième est encore en train de se former, avec cette lenteur presque provocante propre aux phénomènes qui semblent ignorer totalement notre notion du temps.
Sommaire
Une matière qui paraît solide… mais qui coule quand même
La poix peut facilement tromper l’œil humain. À température ambiante, elle paraît solide. Elle peut même se casser sous un choc, comme un morceau de goudron durci. Pourtant, elle appartient à la famille des fluides extrêmement visqueux.
Le physicien Thomas Parnell, à l’origine de l’expérience, avait chauffé cette matière avant de la verser dans un entonnoir hermétiquement fermé. Après trois ans de refroidissement, l’ouverture fut enfin libérée en 1930. Depuis ce moment, la matière s’écoule lentement sous l’effet de la gravité… mais à une échelle de temps presque absurde pour l’être humain.
La première goutte est tombée en décembre 1938. La deuxième en février 1947. Pendant plusieurs décennies, le rythme semblait presque régulier : une goutte tous les sept à neuf ans. Puis le phénomène a encore ralenti. La neuvième goutte a atteint le récipient inférieur en avril 2014, après plus de treize ans d’attente.
L’expérience, conçue au départ comme une simple démonstration universitaire, est devenue un symbole mondial de la lenteur et de la complexité de la matière. Elle montre surtout que les catégories « solide » et « liquide » sont beaucoup moins simples qu’on le croit.
Une viscosité inimaginable
L’un des résultats les plus fascinants concerne la viscosité de la poix. Les chercheurs ont estimé qu’elle est environ 100 milliards de fois plus visqueuse que l’eau.
Et pourtant, malgré cette résistance extrême à l’écoulement, elle continue de couler.
C’est précisément ce qui rend l’expérience si troublante : quelque chose peut bouger même si notre cerveau le perçoit comme immobile. La physique nous rappelle ici que notre perception du temps est très limitée. Pour nous, quelques secondes suffisent à juger qu’un objet est fixe. Mais à l’échelle de cette expérience, le mouvement existe bel et bien, simplement à un rythme presque géologique.
L’expérience détient aujourd’hui le record Guinness de l’expérience scientifique la plus longue encore en cours.
Une expérience presque “maudite”
Ce qui rend aussi cette histoire célèbre, c’est que personne ou presque n’a réussi à voir une goutte tomber en direct.
Thomas Parnell est mort sans assister à la chute exacte d’une goutte. Son successeur, John Mainstone, a surveillé l’expérience pendant plus de cinquante ans… sans jamais voir une seule goutte se détacher. À plusieurs reprises, les gouttes sont tombées pendant son absence.
En 2000, une webcam avait même été installée pour filmer la huitième goutte. Mais une panne électrique au mauvais moment a empêché l’enregistrement.
En 2013, Mainstone est décédé quelques mois avant la neuvième goutte. Son successeur, Andrew White, a dû intervenir pour remplacer le récipient placé sous l’entonnoir afin d’éviter que les anciennes gouttes n’interfèrent avec les futures. Pendant cette manipulation, le filament de la neuvième goutte s’est rompu. Encore une fois, le moment parfait a échappé aux observateurs.
D’autres expériences similaires existent dans le monde
L’expérience australienne reste la plus connue, mais elle n’est pas unique.
Au Trinity College Dublin, une expérience similaire a commencé en 1944. Cette fois, les chercheurs ont finalement réussi à filmer une goutte tombant en 2013.
Au Pays de Galles, à Aberystwyth University, une autre expérience lancée en 1914 n’a toujours produit aucune goutte à ce jour.
Ces projets peuvent sembler anecdotiques, presque absurdes. Pourtant, ils remettent en question une idée profondément ancrée : croire que ce qui ne change pas sous nos yeux est forcément immobile.
Une leçon de physique… et de patience
En 2027, cela fera cent ans que Thomas Parnell a versé la poix dans son entonnoir. Et en 2030, cent ans se seront écoulés depuis le début réel de l’écoulement.
Aujourd’hui encore, la dixième goutte reste suspendue.
Elle ne cherche pas à impressionner, à accélérer ou à respecter un calendrier humain. Elle continue simplement sa descente, lentement, silencieusement, comme si le temps n’avait aucune importance.
Source : University of Queensland